Le Fruit Pourfendu

by Chloé Bonnie More

Le travail de sculpture de Luke James se joue des codes en ramenant les vitres dehors et les fruits dedans. À l’intérieur, On est pas perdu, on cherche juste notre chemin (2018), l’installation d’une dizaine de poutres près des fenêtres qui donnent sur le Grand Lyon prend possession des lieux. Les matériaux habituellement appliqués entre le béton, le plomb et le verre sont dorénavant repartis entre le bois et le miroir ou le verre et le bois. Aléatoirement le verre et le miroir offrent des reflets qui se confondent. L’alliance des matériaux est ainsi soumis à une tension entre l’intérieur et l’extérieur. La déambulation autour de ces poutres de bois brut érigées à la verticale dans l’espace donne un indice atemporel d’une destination finale inconnue. Placée à l’extérieur, Loon (2018) est une sculpture dont la base est une poutre arquée sur laquelle un demi-cercle de verre vient la compléter pour lui rendre sa forme circulaire.

Le miroir, dressé sur une poutre de bois, laisse apparaître la putréfaction naissante et grandissante du fruit pourfendu qui y est accolé. L’installation rend au fruit sa dimension la plus littérale — communément destiné à être consommé — ici il est assimilé à sa pourriture et sa capacité à donner une nouvelle graine. L’insatiable idéal d’un renouvellement perpétuel est assouvi par la nonchalance déstabilisante de la matière. C’est en suivant la trace de ce fruit pourfendu que notre regard se trouve plongé dans son propre reflet créant alors une forme d’intimité dont l’étymologie serait « plus intérieur que mon propre intérieur ». Ici le fruit convoité sert à la recherche d’un ailleurs, d’un soi dédoublé, manqué, recherché. Italo Calvino dans Le Vicomte Pourfendu (1) traduit la perte d’une moitié de soi et du monde comme la trouvaille d’une moitié inégalement plus profonde et plus précieuse que celle que l’on aurait perdue. En quête d’un ailleurs ou d’un intérieur, les moitiés se croisent, se composent puis se perdent. Divisés et insatisfaits, notre impression d’une part manquante est propre à une génération en mobilité permanente. Au coeur de l’exposition, le seul et même espace de l’installation nous réunit, confrontés aux mêmes reflets, obligés à un temps de pause collectif. Nous sommes les moitiés retrouvées.

Est-il possible de trouver sa moitié dans son propre reflet ? Une surface plane et sans relief qui pourtant sert souvent de point d’échange entre le sujet et le monde sans affecter ni l’un ni l’autre. Si devenir image est « un exercice de déplacement » il est avant tout « un exercice de multiplication de soi (2)”. Le voyage dans lequel le travail des matières tripartites de Luke James nous plonge n’est pas sans rappeler la notion de « transindividuel » de Gilbert Simondon selon laquelle il y aurait la possibilité d’un devenir collectif du moi (3). Tous en déplacement, aussi bien à travers l’image que de sa consommation insatiable, c’est dans le reflet que le désir individuel à l’œuvre donnerait lieu à un nous plus universel. Ce parcours dans l’installation, permet une nouvelle vision tridimensionnelle entre soi-même, l’œuvre et sa part retrouvée, délaissée, l’autre. C’est un circuit ouvert dans lequel viendraient s’immiscer les jeux du hasard grâce à une déambulation plurielle créant la confrontation d’une moitié à l’autre, de vous à eux. La pourriture des uns au service de celle des autres serait aussi une façon de "Consentir à ne pas être un seul être (4)".


1 Le Vicomte pourfendu , 1952, Italo Calvino
2 La vie sensible , 2010, Emanuele Coccia
3 Simondon, Politique du transindividuel, 2013, Bernard Aspe
4 Fred Moten, Consentir ne pas être un seul être, Mondialité ou les Archipels d’Edouard Glissant , 2017, Fondation Boghossian Villa Empain